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Les exilés de l'intime Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Ecrit par Fabrice Leroy le 16-06-2009 (lu 1286 fois)
  
16-06-2009

http://www.decitre.fr/gi/97/9782207260197FS.gif  La « santé totalitaire », des mêmes auteurs, dénonçait et analysait le totalitarisme de la religion sanitaire propre à notre culture, et dressait le portrait d'un homme calculateur, en arrière de lui-même, gérant son capital existentiel comme on gère son compte en banque.

Dans ce livre, un pas de plus est franchi, à travers la jonction opérée entre le système politique néo-libéral et le champs des neurosciences, entre l'économie et la science.

Dans un tel système, l'homme du calcul propre au capitalisme tend à devenir l'homme calculé du néolibéralisme, étendant la « main invisible » du marché économique au « marché » neuronal propre à l'individu lui-même.

Le « calculateur » n'est plus à entendre désormais comme ce qui désigne le cynique ou le pervers n'engageant rien de lui-même pour mieux engager l'autre dans ses arrangements à la petite semaine, mais bien comme cet élément technique nécessaire au bon fonctionnement d'un ordinateur.

Le mot « calcul » vient d'ailleurs de « calculus », signifiant « caillou », en l'occurrence le caillou de la table à calculer.

Tout est là. Calculer revient donc d'abord à manipuler des caillou, et plus précisément à réduire ce que l'on veut calculer à un caillou, à une chose, pour pouvoir la rendre strictement équivalente à une autre, et la compter parmi d'autres.


 Une telle « réification », concept majeur repris et développé par Axel Honneth et les chercheurs de l'école de Francfort, en se déduisant logiquement du « fétichisme de la marchandise » (Marx), permet de faire de tout et n'importe quoi – et surtout de ce qui ne s'y prête absolument pas - l'objet d'un calcul, dès lors qu'il se trouve réduit à une chose que l'on peut désormais compter.

Nous passons donc de ce qui compte à ce qui se compte.

Un air résonne dans ma tête, au terme de la lecture de l'ouvrage, et je ne résiste pas à en faire part. Il s'agit de « La solitude », de Férré, terme évoquant d'ailleurs « La solitude des mourants » de Norbert Elias, introduisant l'ouvrage.

Le poète, en 1969, il y a 40 ans donc, d'un trait génial et fulgurant, résume ce que les penseurs convoqués tout au long du livre développent chacun à leur façon.

On pourrait presque décliner la chanson – tel un exercice de style - selon les trois grandes parties du livre.

Alors écoutons le parler à sa façon de ces exilés de l'intime :

«  Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier, d'une autre solitude.
Je m'invente aujourd'hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. »

Juste après, voici l'homme biomédical, et son autoréification permanente :
« J'attends des mutants. Biologiquement je m'arrange avec l'idée que je me fais de la biologie: je pisse, j'éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s'il s'agissait d'objets manufacturés. »

Et plus loin, le sujet neuroéconomique :

« Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n'est qu'une dépendance de l'ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau ».

Enfin, la novlangue, touchant le plus intime de l'intime, les mots de chair et de sang qui nous viennent de l'Autre en nous affectant à jamais de cette « maladie humaine » dont parle Ferdinando Camon :

« Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l'appellerons "bonheur", les mots que vous employez n'étant plus "les mots" mais une sorte de conduit à travers lesquels les analphabètes se font bonne conscience ».

On peut désormais comprendre et analyser le succès et l'emprise manifeste des discours néo-scientistes et ultra-libéraux actuels, s'incarnant dans des thérapies exigeant que « nous façonnions nos idées comme s'il s'agissait d'objets manufacturés », réalisant pour chacun la promesse d'en finir une fois pour toute avec l'humain et sa maladie constitutive, celle de l'Autre, du langage, du désir, pour enfin, après avoir anéantit tout forme d'altérité et de vie désordonnée, pouvoir obtenir ce qu'il veut, croire aimer sans dépendre, et jouir ainsi d'un bonheur mesurable (et mesuré...), contrôlable, et reproductible.

Mais...

La solitude....

 
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